Marin Davos Le livre inscriptible
Les généticiens, ces spécialistes de la genèse des oeuvres, qui travaillent par exemple sur les brouillons de Madame Bovary, savent qu’il y a une vie avant le livre. Tout un monde d’essais, de mots, de phrases, d’empilements, de ratures, de remords, d’errements, de découpages et de collages, d’associations et de désassociations, de traits, de flèches et de cercles entourant des blocs qui doivent glisser ici ou s’en aller la, glisser au—dessous ou au—dessus, toute une vie de paragraphes qui enflent, de phrases qui maigrissent, de mots qui s’éclipsent, d’expressions qui l’emportent. Bref, un dialogue explosif entre l’auteur et son oeuvre, jusqu’a ce que celle—ci soit soumise a un éditeur qui, lui—meme, va lui faire subir divers traitements — la correction, la mise en collection et la mise en page n’étant pas les moindres. On sait également qu’il y a une vie après le livre. Une vie publique, sous forme de recensions, compte—rendus, débats, citations, évocations, imitations. Une Vie privée, plus encore. La photocopie partielle, la glose, l’annotation, le surlignage, l’opération du stabilo, le coin corné. Et même le classement, qu’il soit alphabétique ou thématique, par éditeur ou par pays, par couleur ou par collection, par taille ou par date d’achat. Un continent d’appropriations individuelles, dont l’essentiel est intime, conservé dans les bibliothèques de chacun. En amont comme en aval, donc, plusieurs mondes du livre s’ignorent largement, et qui pourtant font partie du livre lui—même. Avec le numérique, ces continents immergés semblent se remplir d’oxygène, se connecter entre eux et remonter a la surface.
Les carnets de George Orwell reparaissent en ligne, soixante-dix ans après leur
redaction, billet par billet, au rythme quotidien de leur écriture, sous les atours inattendus
d’un blog posthume. L’éditeur y ajoute des liens internes, des liens externes, des tags, des rubriques.
Et les lecteurs d’aujourd’hui naviguent dans le corpus, formulent leurs réactions, leurs questions,
apportent des précisions1
1
Voir a ce sujet : Marin Dacos. « La mécanique des fluides. L'édition électronique du journal de George Orwell sur Wordpress.com»,
Blogo-numericus, 3 septembre 2008, < http://blog.homo—numericus.net/spip.php?article162 >, consulté le 11 août 2009.
.
Les auteurs contemporains exploitent la forme du blog pour tester leurs idées et les soumettre au débat,
en prélude à celui qui pourra avoir lieu lors de la publication. Ils associent, ainsi, leur lectorat à
la genèse de l’ouvrage. Sur Wikipedia, la notice « Johannes Gutenberg » a été créée en 2003, éditée 836 fois depuis,
dont 291 corrections mineures, par 375 personnes différentes. Dans les 12 derniers mois, 197 modifications ont été apportées
à la notice2
2
Voir l’historique des statistiques pour la notice « Johannes Gutenberg » : < http://vs.aka—online.de/cgi—bin/wppagehislstatpl?lang=fr.wikipedia&page=JohannesAGutenberg >, consulté le 11 août 2009.
. Zotero, Delicious, CiteULike,
LibraryThing et bien d’autres récoltent les moissons de lecture des internautes, autant de signets conservés,
classés par tags et rendus publics. L’internaute peut parcourir ces corpus inédits verticalement, horizontalement,
ou même en diagonale, dans l’ivresse désordonnée des tags collectifs ou dans la linéarité de l’ordre antéchronologique.
Ces listes de lectures peuvent être répercutées sur les sites personnels du lecteur lui—même, constituant une offre de partage de
lectures, qui a tendance a déborder sur le monde matériel. En témoignent les nombreuses initiatives d’échange et de partage de
livres dans la cité3
3
Voir < www.bookcrossing.com >
. Les exemples d’interactions, d’inter—écritures, entre le livre et le reste du monde semblent innombrables
et appelés a se développer. Même sur Amazon.fr, de telles inscriptions se développent. Les lecteurs écrivent leur émotion à la
lecture de Lettre à D. d’André Gorz. Ils créent des listes de leurs livres préférés qu’ils rendent publiques.
Ils laissent également des traces lors de leurs achats, qui permettent à Amazon de proposer, autour de la notice du
Creuset français de Gérard Noiriel, d’autres livres qui ont été acquis par des acheteurs de l’ouvrage.
D’ambition commerciale, une telle fonctionnalité construit également des propositions de lecture et de découverte qui étaient
autrefois l’apanage des gens instruits, disposant d’un environnement culturel privilégié. Elle offre
à tous une forme de cartographie de la culture. Elle rend publique des informations de sociologie
de la culture inaccessibles, autrefois, sans une longue et coûteuse enquête de terrain. Surtout, elle offre des conseils de
lecture qui étaient autrefois l’apanage de ceux qui disposaient des clés
permettant de s’aventurer jusqu’au bureau de la bibliothécaire du quartier ou jusqu’à l’office du libraire.
Cette liste d’interactions entre le livre, l’auteur et le lecteur est très partielle et pourrait
s’énumérer sur des dizaines de pages. Elle permet, cependant, de distinguer l’écriture, l’inscription
et la lecture. Le lecteur inscrit le livre dans sa trajectoire, et certaines de ces inscriptions laissent
une trace qui contribue au savoir de l’humanité. Le lecteur devient un des auteurs du complexe
de livres qu’il lit et qu’il parcourt.
En entrant dans l’ère de l’informatique en réseau, 1e livre semble être appelé à devenir
de plus en plus réinscriptible. Il n’est plus seulement séquentiel comme autrefois, dans cette
fameuse chaîne du livre qui mène de l’amont vers l’aval en ligne droite. Il est aussi réticulaire.
Comme un oignon, il se pare de multiples couches, un ensemble d’informations ajoutées par
des dizaines de métiers différents, qui participe a une vaste entreprise d’enrichissement
documentaire, et par des auteurs secondaires qui, par leurs inscriptions, contribuent,
à toutes les étapes de la vie du texte, à enrichir la grille de lecture du texte, à ajouter des strates
supplémentaires au texte initial.
Le livre devient inscriptible, dans un système d’information riche, polymorphe,
mouvant et encore très fragile. C’est le Read/Write Book, expression proposée par Hubert Guillaud4
4
Voir « Qu’est-ce qu'un livre a l’heure du numérique » d'Hubert Guillaud. Read/Write Book. Le livre inscriptible, Marin Dacos (dir.), Marseille. Cleo,
coll. « Edition Electronique ». 2010. Mis en Ligne le 25 mars 2010. < http://cleo.revues.org/136 > p. 53.
,
sur le modele du magnifique Read/Write Web. Le livre qui s’écrit et qui se lit. Ou bien le livre qui
se lit puis qui s’écrit. Comme on voudra. Les inquiets y verront la disparition des figures de proue
du navire livre : l’auteur, l’éditeur, le libraire. Et, trop souvent, de dénoncer Wikipedia comme
le paroxysme de la démocratie des médiocres et de l’absence de hiérarchie, d’ordre et de valeurs.
La transposition sur Internet de l’ancienne prophétie concernant les quinze minutes de célébrité
offertes à chacun. Ce contresens est lié a la confusion entre l’Encyclopédie des Lumiéres et
l’encyclopédie collaborative, en train de se faire, du XXIe siècle. Les autres y voient un enrichissement
historique, qui se dotera peu a peu de repères, de règles, de lieux, de formes et de codes. Et qui
nécessite la mise en place de grilles de lecture. La «prison de papier », selon l’expression
de Christian Vandendorpe5
5
Christian Vandendorpe, « Le livre et la lecture dans l'univers numérique ». in Eric Le Ray et Jean-Paul Lafrance (dir.),
La Bataille de l'imprimé à l’ère du papier électronique, Montréal, Presses de I’Université de Montréal, 2008. p. 191-209.
, dans laquelle le livre avait atteint son age d’or, pourrait donc céder
la place a un écosystème inédit, vivant et puissant.
Mais le palimpseste n’est pas le modèle du Read/Write Book. Pour inscrire leurs prières
sur un parchemin, des prêtres du XIIe siècle ont effacé des traités de mathématiques d’Archimède6
6
< www.archimedespalimpsest.org >
.
La rareté du support a mené au sacrifice d’oeuvres anciennes. Le Read/write Book n’est pas
l’autodafé ou le monde sans hiérarchie ni auteur que redoutent certains fidèles du livre traditionnel.
L’auteur et l’éditeur restent libres de rendre le noyau de l’oeuvre réinscriptible ou de le refuser.
À terme, meme, ils devraient pouvoir régler de nombreux curseurs d’inscriptibilité, comme
on décide de modérer a priori ou a posteriori les commentaires d’un site web. Le modèle du Read/Write Book ne s’impose pas a tous les niveaux, comme une solution de substitution à la définition
traditionnelle de l’auteur! Yves Bonnefoy et Michel Foucault restent Bonnefoy et Foucault, et rien
n’indique que doive disparaître l’auteur solitaire, travaillant des années dans son atelier, signant de
sa plume un livre marqué de l’empreinte de sa personnalité ou, même, de son génie. Le paradigme
du Read/Write Book ne se substitue pas à celui du livre classique, il s’y ajoute. Ils devront désormais
cohabiter. Notre thèse est que le livre se situe à un tournant de son histoire et que, malgré
les chausses—trapes qui l’attendent, et a condition d’abandonner tout fétichisme7
7
Voir à ce sujet Milad Doueihi. « Le livre à l'heure du numérique : objet fétiche, objet de resistance ».
Read/Write Book. Le livre inscriptible. op. cit. p. 99.
, sa vitalité,
sa liberté et sa force sont en mesure d’être décuplées avec l’arrivée du numérique en réseau.
Révolution de l’accès, bien entendu, mais aussi revolution des usages, qu’ils soient d’écriture,
de lecture ou d’inscription. Le livre, donc, sans cesse, se réinvente, et réinvente notre société par la même occasion.
De telles évolutions vont jusqu’à poser la question ontologique de la définition du livre,
qui semble avoir perdu ses repères historiques, patiemment construits au fil des siècles. Elles attisent
également les convoitises, car un marché en devenir s’ouvre devant nos yeux, et une bataille s’engage entre
diverses conceptions du réseau. Doit—il être centralisé ou distribué, les contenus en accès restreint ou en libre accès,
avec ou sans DRM
8
8
Digital Rights Management [DRM]. Voir a Ca sujet :
< http://fr.wikipedia.org/wiki/Gestion_des,droits_num%C3%A9riques >, consulté le 12 août 2009.
, dans des formats propriétaires ou dans des formats ouverts? Quels modèles d’organisation pour les métiers du livre, quels acteurs,
quelles compétences, quels canaux, quels lieux de pouvoirs peuvent, doivent ou risquent d’émerger?
Le scénario le plus sombre déboucherait sur ce que nous avons appelé un monopolivre, c’est-à—dire
un univers complètement noyauté par une poignée d’acteurs tenant les leviers de l’écriture, de l’inscription et de
la lecture, de l’accès au savoir et à la possibilité de confronter les points de vue.
Pour que le livre soit au service de la société, il ne doit pas être inféodé à quelques intérêts, mais
devenir un bien largement public, tout en s’inscrivant dans une économie libre. Il s’agirait, enfin,
de replacer la science au coeur du questionnement sur l’avenir du livre, elle qui a si largement
contribué a l’histoire du livre et à la naissance d’Internet. Elle qui se situe au coeur des enjeux de la société et de la connaissance.