Rémy Besson The practice of everyday (media) life, compte rendu
Ce texte est un compte rendu de l’article de Lev Manovich, The practice of everyday (media) life : from mass consumption to mass cultural production ? paru dans Critical Inquiry, Vol. 35, No. 2, Hiver 2009, rédigé par Fanny Gravel-Patry (Université de Montréal). Il a été présenté et discuté lors de la première séance du Cercle de lecture du CRIalt de l’année 2014-2015.
Publier des photos ou regarder des vidéos en ligne est désormais chose banale de notre quotidien,
du moins pour la majorité d’entre nous. Lev Manovich soutient dès 2002 que la révolution médiatique engendrée
par le développement d’internet et des technologies informatiques est plus profonde que toutes celles qui ont précédé
justement car elle affecte tous les stades de la communication – la production, la circulation et la réception du contenu,
et tous les types de média allant du texte aux images
Contrairement à ceux qui voient dans le web 2.0 une version accentuée de l’univers médiatique du XXème siècle, Manovich
propose plutôt d’y voir quelque chose de nouveau, soit une nouvelle organisation de la culture et de la connaissance qui
bouleverse les modes traditionnels de compréhension du monde. L’auteur pose toutefois quelques limites. Il avance que la
célébration disproportionnée des nouvelles technologies par le milieu académique nous empêche de poser un regard critique sur celle-ci.
Il ne faut pas s’arrêter au simple fait que les utilisateurs ont maintenant les outils et les plateformes pour s’exprimer mais il faut
également se demander si cette expression n’est pas influencée par l’industrie de la consommation et par les compagnies web elles-mêmes.
Bref, est-ce que le remplacement de la culture de consommation par celle de la production est une réelle avancée progressive, tel que décrite par les enthousiastes du web ?
Ou est-ce qu’il ne s’agit pas plutôt du développement naturel de l’industrie culturelle dont se méfiaient déjà Theodor Adorno
et Max Horckeimer de l’école de Frankfort
Le web 2.0. Définition d’une nouvelle ère médiatique.
Le terme web 2.0 a été introduit pour la première fois par Tim O’Reilley en 2005 lors d’une conférence éponyme dont le but était de discuter de l’avenir d’internet. Alors que le web 1.0 maintenait une relation statique entre l’utilisateur et l’interface, le développement du web 2.0 vient réellement bouleverser les relations médiatiques traditionnelles en transformant les consommateurs
parfois passifs, en producteurs actifs de contenu web. En reprenant la définition qu’en fait O’Reilley,
Manovich soutient que ce nouvel univers médiatique se déploie de trois façons. D’abord grâce à des plateformes et des logiciels gratuits et accessibles. Deuxièmement par une facilitation du partage de l’information
en ligne
Le passage de la consommation de masse à la production de masse est pensé selon deux grandes idées dans le domaine académique. La première serait que le web 2.0 permet à des non professionnels d’accéder et de produire facilement le contenu qui se retrouve en ligne. Par exemple, les sites web comme Facebook ou Youtube, pour en nommer que quelques uns, dépendent de la participation des utilisateurs pour exister. Toutefois, Manovich insiste sur le fait que cela ne veut pas dire que tous les utilisateurs sont devenus automatiquement des producteurs ou que tous les utilisateurs consomment du matériel amateur. Il note qu’en 2007, seulement 0.5 à 1.5% des utilisateurs des sites les plus populaires comme Flick et Youtube téléchargeaient leur propre contenu. Le contenu qu’on consomme en ligne est donc réellement produit que par une infime partie des utilisateurs.
La seconde idée serait que le web est avant tout un médium de communication. Selon des statistiques consultées par Manovich, les chiffres seraient très élevés en ce qui concerne l’accès, les discussions et le partage d’information en ligne. Par exemple, 65 000 vidéos seraient téléchargées quotidiennement sur Youtube.
De Certeau et l’invention du quotidien
Alors que les médias traditionnels, contrôlent la production de la connaissance en ayant la mainmise sur les images distribuées, le web renverse cela au profit de nouvelles possibilités de production et de distribution des produits culturels. Ceci étant dit, Manovich considère que tout en ayant le potentiel de changer les modes de production culturelle traditionnels, les nouveaux médias peuvent aussi servir au bon fonctionnement de la société de masse moderne et encourager le maintient du statu quo.
Dans l’invention du quotidien publié pour une première fois en 1980, Michel de Certeau fait la distinction
entre les stratégies utilisées par les institutions et les instances de pouvoir pour régler la vie des citoyens,
et les tactiques mises en place par les sujets modernes pour contrer et se réapproprier ces stratégies.
La tactique est celle du peuple, du consommateur, des gens ordinaires et des utilisateurs. Il s’agit du moyen par lequel
ceux-ci renégocient et se réapproprient les stratégies pour résister à la domination. La tactique est décentralisé,
instable et non permanente, ce qui rend difficile son hégémonisation par les instances de pouvoir. Au contraire,
les stratégies sont systématisées et elles imposent de l’ordre. Elles sont misent en place par des instances de pouvoir
– soit un propriétaire d’entreprise, un gouvernement, une armée ou une institution – pour restreindre la vie du peuple dominé
La tactique comme nouvelle stratégie
En transformant les consommateurs en producteurs de contenu, le web répond aux besoins des utilisateurs de personnaliser les produits culturels, mais surtout d’avoir un contrôle sur ce qui sert normalement à les asservir. Avec le web 2.0, les stratégies et les tactiques se côtoient à l’intérieur d’une relation complémentaire et leurs attributs sont parfois renversés. C’est le cas avec les médias sociaux, les jeux vidéo et certains sites web puisque les produits sont faits pour être modifiés ou personnalisés par les utilisateurs. Manovich donne l’exemple de la première interface de Apple qui permettait de changer la couleur de présentation. Aujourd’hui plusieurs sites comme Twitter offrent la possibilité de changer le fond d’écran et la couleur de sa page personnelle. Selon Manovich, le web se serait adapté au besoin qu’ont les individus de s’approprier leur environnement par le biais de ces tactiques de personnalisation. En se basant davantage sur la flexibilité et le changement, propres à la tactique, les médias sociaux renégocient les stratégies traditionnelles. Comme ils dépendent de la participation des utilisateurs, il est dans l’intérêt des compagnies qui créent les médias sociaux que les gens publient le plus d’information possible sur leur vie privée ou leurs aspirations politiques par exemple. Il est également en leur faveur que les sites changent et se modifient selon les demandes des utilisateurs puisque sans eux, les médias sociaux n’ont plus de raison d’être. On comprend donc qu’avec le web les rôles sont bouleversés dans le sens où la tactique est devenue une logique des stratégies.
L’intégration des tactiques au sein même du fonctionnement des stratégies serait selon Manovich symptomatique de l’industrie de la culture contemporaine qui, depuis les années 1980, moment de publication de l’ouvrage de De Certeau, tend à transformer toute contre-culture en produit de consommation. Dans ce processus, les tactiques sont transformées en stratégies pour ensuite être revendues à ceux qui les ont inventées. Selon Manovich ce système trouve son paroxysme en 2000 avec les médias sociaux puisque ceux-ci permettent de partager mais aussi surveiller le contenu du de millier de personnes et pas uniquement celui des sous-cultures. Tout en étant des outils indispensables pour le partage d’information et la création, les nouvelles plateformes web permettent aussi mieux que jamais de stocker les infos et les images de millions d’utilisateurs. Ce qui était autrefois éphémère et difficile à cartographier est maintenant stocké, permanent et surtout, visible.
En prenant comme modèle les pratiques du quotidien de De Certeau, Manovich soutient que tout en ayant été renégociées, les tactiques et les stratégies n’ont pas complètement échangé de place. En donnant l’exemple des montages personnalisés de dessins d’animation japonais publiés par des fans sur Youtube, Manovich nous rappelle que la culture de la tactique et du remix existe encore, et qu’elle est encore essentielle à la résistance et à la création de cultures contre-hégémoniques. Ce qui diffère ici est que la présence de cultures marginales dans le cyberespace, lieu propice de leur existence, est plus essentielle que jamais au bon fonctionnement d’une économie capitaliste. Le passage d’une économie de la consommation à celle de la production serait en fait une façon de dissimuler un meilleur contrôle de la population, faisant du web un aboutissement logique de la structure technocratique dénoncée par De Certeau, et de l’industrie culturelle d’Adorno et Horckeimer.
Un nouveau paradigme de création
Malgré cela, le web demeure un lieu alternatif de création qui s’avère plus accessible que celui du monde de l’art contemporain. La « compétition » entre l’art contemporain et le web résiderait justement dans les tactiques employées par les utilisateurs pour s’approprier les plateformes web et la culture visuelle qui en émerge. Manovich insiste sur le fait qu’il est important de montrer qu’Internet introduit de nouveaux modes de communication comme celui de la conversation par image. À l’ère du web, on ne converse plus uniquement par les mots mais également par les images, et les médias sont parfois de simples outils pour initier ou maintenir une conversation. Parfois, l’acte de publier une photo est plus important que la photo en soi. Manovich considère toutefois que ces conversations par image, désormais propre à la culture digitale, peuvent être rapportées au monde de l’art où les artistes se répondent depuis des siècles par des images. Ils s’adressent aussi directement à la culture populaire en s’appropriant ses produits et ses icones. L’auteur donne comme exemple le pop art qui répondait aux expressionnistes abstraits mais aussi à la culture populaire américaine des années 1960. Ce qui diffère avec le web est que cela n’est plus seulement le cas des professionnels, comme les artistes, mais également celui d’individus normaux, et ce à travers le temps et l’espace.
Finalement, il rappelle que parallèlement au développement du web, le monde de l’art contemporain s’est institutionnalisé
considérablement depuis les années 1990 et que l’intérêt qui s’est alors développé pour l’art contemporain est grandement similaire
à celui qu’ont connu les médias sociaux dans les années 2000. C’est à partir de ce parallèle que Manovich termine son texte en s’interrogeant sur
l’avenir de l’art à l’ère du 2.0. Il se demande si les artistes peuvent bénéficier de l’explosion du contenu en ligne et de la
facilité de produire et publier du contenu. Est-ce que le web peut être un nouveau lieu pour la distribution du travail artistique
ou est-ce que cela rend l’art insignifiant ? Il en conclu que le nombre de productions culturelles qu’on retrouve aujourd’hui sur
internet est la plus grande innovation qu’a pu connaître la culture visuelle depuis longtemps et que l’art n’a plus le monopole sur
la créativité. Il conclu que « (…) the true challenge posed to art by social media may not be all the excellent cultural work
produced by students and nonprofessionals, although I do think this is also important. The real challenge may lie in the dynamics
of web 2.0 culture—its constant innovation, its energy, and its unpredictability. »
Malgré quelques constats solides en ce qui concerne le bouleversement des tactiques et des stratégies, le texte de Manovich peut parfois sembler confus et incomplet. Le lien entre la première partie sur les médias et la seconde sur l’art contemporain est peu explicite et laisse le lecteur en suspend. En démontrant qu’il y a plus de consommateurs que de producteurs sur le web et que la personnification des objets culturels est devenue une stratégie, Manovich dévoile que malgré les nouveaux modes de création, de circulation et de consommation des médias, il est plus facile que jamais de faire passer l’intention des institutions pour celle du peuple. Il y a donc effectivement un passage de la consommation à la production, toutefois cela serait afin de mieux avoir la mainmise sur le peuple et la société.
Si cela est le cas, alors l’art demeure un espace essentiel où remettre en question l’usage des technologies et des médias dans le façonnement des images et, en l’occurrence, de la société. Manovich répond indirectement à sa propre question dans son ouvrage Software takes command publié en 2013 en présentant des projets artistiques qui réfléchissent sur la culture visuelle qui émerge du web. Un des projets qu’il présente pose justement les limites de la libre circulation des images sur Internet. Il s’agit d’une application d’art web de Jonathan Harris. Le site tenbyten.org présente une grille d’images, chacune associées à un mot clé, ayant fait la une des nouvelles en se basant sur les algorithmes des fils de nouvelles du New York Times, de la BBC et de Reuters. Le site donne la possibilité de naviguer à travers le temps et explorer les grilles remontant juqu’en novembre 2004. Chaque image étant associée à un mot de clé, certaines associations dévoilent les stratégies, économiques, politiques ou culturelles, qui se trouvent à même le moteur de recherche de ces sites. D’autres œuvres comme Untitled Youtube Stills de l’artiste germano-iranienne Anahita Razmi, nous incitent à leur tour à réfléchir sur l’usage et la consommation des médias en s’inspirant des fameux Untitled Film Stills de Cindy Sherman.
Les deux œuvres suggérées nous rappellent que les médias sociaux, comme la standardisation de la culture, continuent à servir une domination économique mais aussi idéologique de la société. Une dernière limite au texte de Manovich serait le surdéterminisme économique de son approche. Tout comme nous le propose Stuart Hall en Angleterre, à peu près au même moment que la publication du texte de De Certeau en France, il faut dépasser le surdéterminisme de l’approche Marxiste en s’interrogeant davantage sur les effets culturels des inégalités sociales au niveau non pas uniquement structurel mais individuel. En s’inspirant des approches postcoloniales et féministes, Hall pousse encore plus loin cette idée en critiquant l’eurocentrisme de la critique marxiste. Selon lui, la modernité commence à la rencontre des systèmes c’est à dire à la rencontre des différents pouvoir économique, culturel et politique. En réponse aux théoriciens qui pensent les médias uniquement dans leur rapport économique, Hall propose de remonter aux prémisses historiques de chaque formation sociale pour comprendre les différentes formes de pouvoir qui s’y déploient. Il faut analyser les formations avec leurs spécificités sociales mais aussi culturelles. Nous pouvons en conclure que si le texte de Manovich nous fait comprendre que le web réactualise certains modes de production du pouvoir qui affectent nos modes traditionnels de compréhension du monde, alors il est essentiel de s’interroger non pas uniquement sur la manière dont il affecte les rapports de classe mais également ceux de race, de genre et de sexualité.